Partie 1
Rencontre avec Frano Bire et Stipe Nobilo
Nous quittons la marina de Zlatan le 19 mai à 8h15. Après avoir traversé l’Île de Hvar, nous nous présentons à l’embarquement à Sucuraj pour prendre le ferry de 10h30. Nous y découvrons une dense farandole de bus, camions, camping-cars … et commençons à sérieusement nous inquiéter : aurons-nous une chance de prendre ce bateau ? En effet, malgré un billet acheté à l’avance, l’accès au bateau se fait par ordre d’arrivée ! La chaîne des conséquences serait préjudiciable sur notre programme : ne pas pouvoir enchaîner les trajets par route puis par ferry, devoir franchir l’enclave bosniaque en voiture et prolonger le déplacement de plus de 3h30… Ainsi en va-t-il de nos réflexions tandis que nous maugréons sur nos sièges. Cela fait plus de trois semaines que nous avons entamé ce reportage et la fatigue se fait sentir. Que ce soient les aléas de la météo ou ceux de la logistique (et nous avons pu expérimenter quelques déconvenues), nous sommes dans un de ces moments où prévalent les désenchantements plutôt que les émerveillements.Puis, tout s’apaise, comme par magie et nous foulons bientôt le sol de l’île de Korčula vers 17h30.
Pour les quelques jours à venir, nous établissons notre camp de base à Lumbarda dans la pension Marinka. Nous y rencontrerons 2 vignerons remarquables : Frano Bire et Luka Krajancic. Nous vous invitons aujourd’hui à découvrir l’univers de Frano.
A propos de Korčula
Korčula, la ville, c’est un véritable musée en plein air. Mais au-delà, c’est un véritable théâtre de verdure aux abords des villages de viticulteurs, de producteurs d’huile d’olive et de pêcheurs. Sur ce territoire, on trouve du vin rouge (Plavac) et blanc (Pošip, Grk et Rukatac) et de l’huile d’olive pressée comme autrefois.
Île la plus peuplée de Croatie, cela fait plus de cent ans que les visiteurs sillonnent l’île. Ici, les artistes rivalisent et jouent avec sa beauté. Tout comme elle a inspiré des Marko Andrijić, Blaž Jurjev Trogiranin, Ivan Progonović, Tintoret, de Tiziano Aspetti, de Leandro Bassano, c’est notre photographe qui vient à présent à la rencontre de cette terre insulaire splendide. A la rencontre de sa nature, mais aussi à la rencontre de ceux qui modèlent ses paysages et de l’un de ses artistes contemporains, Stipe Nobilo, qui lui s’en inspire sans ses magnifiques tableaux.
Le vignoble de Frano
Son vignoble se situe dans un rayon de 5 km autour de Lumbarda, sur 5 sites différents. Il s’agit d’environ 4 hectares de parcelles lui appartenant plus 3 autres hectares pour les grappes, assurant une production de 40 000 bouteilles par an.
Lumbarda est réputée pour son cépage endémique le grk (prononcer geurk) qui signifie amer. Effectivement, nous ne décelons aucune note de fruit à la dégustation. Le climat et les conditions sont très propices à la culture de ce cépage et à une récolte qualitative chaque année. Frano nous indique que d’autres ont essayé de l’implanter ailleurs mais avec des réussites très mitigées et irrégulières. La spécificité de ce vignoble s’est révélée lors des années de phylloxéra. Ce terroir, avec ses pierres blanches et ses conditions distinctives, a contrarié le développement de cette maladie dans le vignoble. Le grk se développe en effet grâce à la pollinisation des fleurs femelles. Cela nécessite la présence d’au moins 20 % de cépage de plavac mali, en alternance avec les rangées de grk. On distingue facilement cet agencement original : les rangées de plavac mali possèdent des branches qui s’étalent et s’ouvrent largement tandis que les branches du grk pointent vers le ciel…
Frano nous explique que le plavac mali des parcelles en bord de mer sert à faire son rosé, alors que les grappes des autres parcelles et notamment celle de Defora, sont dédiées au vin rouge. C’est d’ailleurs sur cette parcelle, à laquelle il voue un profond attachement, que Frano nous amène immédiatement. Nous nous retrouvons face à un écrin que sertissent garrigue et maquis, face au bleu éclatant de l’Adriatique. Il a entièrement rénové ce vignoble familial, notamment les vieux murs extérieurs, en concassant les pierres à l’intérieur pour en assurer une implantation linéaire et régulière.
Pour lui toutes les conditions sont idéalement réunies :
– aucun voisin donc aucune incidence extérieure possible sur sa gestion du vignoble ;
– un très bon drainage des sols ;
– l’installation d’un système d’irrigation qu’il n’utilise qu’en cas d’aridité extrême ;
– du bon vent, pas d’humidité…
Nous constatons d’ailleurs que ce vignoble est de loin le plus en avant dans sa croissance que celle des vignobles croates que nous avons jusqu’à présent découverts. Le rendement court d’un demi-kilo à 1 kilo de grappes par pied. Vu la faible profondeur possible, il n’est pas possible de produire plus…Frano laisse la nature faire la sélection et ne procède à aucune vendange en vert ! Frano précise que les vendanges se déroulent dès le 12 août. C’est cette parcelle qui donne ses meilleures cuvées tant en grk qu’en plavac mali. Il en obtient 2 à 3000 bouteilles, mono-parcellaires (soit moins de 10% de sa production).
La philosophie de Frano
Les jours suivants, nous découvrons l’univers et la philosophie de ce vigneron remarquable. Nos échanges, notamment, lors d’une magnifique dégustation de toute sa gamme, nous permettent de mieux saisir son idéologie. Ce que nous retenons de lui, c’est qu’il est avant tout dans une démarche de réflexion permanente à des fins de création. Selon lui, tout vigneron a sa propre démarche, et, même si la technique est importante, elle est insuffisante. La spiritualité, elle, est fondamentale.
Pour cet homme surprenant, c’est le vin qui prévaut : « tout peut attendre excepté le vin, même s’il requiert du temps ». Et il faut savoir laisser le temps au vin pour qu’il parvienne à son apogée. C’est une des raisons pour laquelle, malgré des années de pratique, Frano nous dit « apprendre » chaque année. A présent qu’il maîtrise la logique et à la « mathématique » de la vigne, c’est l’instinct, le feeling qui doit prendre le dessus… Un savoir et une humilité qu’il pourra transmettre à ses trois fils …
Alors que nous dégustons sa cuvée de Grk Defora 2016, il nous confie que selon lui c’est un millésime d’anthologie, un vin parfait avec un potentiel de garde d’au moins 10 ans ! Nous y découvrons de fait un vin équilibré, minéral mais devenu plus soyeux et gras grâce à son vieillissement dans une vieille barrique de 2000 litres. Nous lui faisons observer qu’il nous évoque un très bon vin blanc de Bourgogne : les yeux de Frano pétillent !
Plus tard, en réponse à notre question, et à l’instar de Moreno Coronica en Istrie, il dit ne constater aucun changement climatique actuellement. Il considère plutôt qu’il s’agit d’une une période correspondant à un cycle.
Enfin, rituel de « Méditerranée, terroir divin », nous demandons à Frano ce qu’il souhaite transmettre aux générations futures. Nous ne sommes pas étonnés, après ces échanges passionnants, qu’il nous réponde :
« Comme dans votre projet et le carnet de voyages, comme dans l’œuvre de Stipe, et tout comme dans mon vin, c’est la même philosophie, celle de la Terre et de la Méditerranée. »
Rencontre avec l’artiste croate Stipe Nobilo
C’est dans une vieille et spacieuse bâtisse, au cœur du village de Lumbarda, que Frano Bire nous présente l’artiste Stipe Nobilo, 74 ans. Nous avions en effet pressenti ce peintre pour réaliser la couverture du carnet de voyages 2019, conformément à notre souhait qu’un artiste méditerranéen, issu d’un pays exploré au cours de la campagne, l’illustre.
C’est avec un charmant accent que Stipe nous dit quelques mots de français et admet ne pas parler anglais. Evidemment, après 3 semaines de reportage, nous sommes nous-mêmes bien loin de parler le croate! La conversation se poursuit donc en anglais avec son fils Marko comme traducteur. Après leur avoir présenté le projet « Méditerranée, terroir divin », ainsi que notre dernier carnet de voyages, Stipe nous demande sans détours comment il peut nous aider… Nous sommes très touchés par sa proposition : Spipe Nobilo réalisera donc la couverture de la prochaine édition pour notre plus grande joie !
Partie 2

Rencontre avec Luka Krajancic
Nous sommes le mardi 21 mai. Nous profitons du soleil et et de la douceur ambiante dès notre réveil matinal. Les conditions sont idéales pour réaliser les images du vignoble de Lumbarda, tout autour du village et de son église.
Aujourd’hui, nous rencontrons Luka Krajancic. Comme souvent, un certaine fébrilité nous agite dès lors que nous prenons conscience de la dynamique d’une rencontre. Cette conscience en tant qu’individu dans un premier temps, puis dans l’esprit d’une équipe dans un second temps. Cette conscience d’aller se frotter à un inconnu dont on souhaite saisir le plus essentiel et le plus inspirant pour en parler à d’autres. C’est une exigence d’être entièrement à ce moment de partage, comme à tous ceux que nous avons vécus depuis le début de cette campagne marathon. Nous essayons d’être attentifs à nous, à nos émotions et ressentis, autant que nous nous devons de l’être à ceux de nos interlocuteurs, ainsi qu’aux éléments d’information qu’ils nous fournissent.
Nous sommes sur la route vers le centre de l’Île de Korčula, plus exactement pour Zavalatika…
Korčula, selon Luka Krajancic
Pourquoi ne pas découvrir l’Île de Korčula et sa ville éponyme d’une manière moins académique, que dans notre précédents article ?
Un vigneron croate, Luka Krajancic, la moustache et la plume élégantes, a déjà, cuvée après cuvée, donner à lire à propos de son territoire. Je vous propose de découvrir quelques extraits de la poésie qu’il a ensuite su mettre dans ses vins. Des premiers mots que nous échangeons à l’issue de la journée aux côtés de Luka, nous découvrons un viticulteur artiste et philosophe, en témoignent les peintures qui ornent les murs de sa cave, mais aussi sa plaquette, très poétique, et ses gracieuses étiquettes :
« Korčula est l’île de la pierre et de la mer. Elle a besoin de l’une pour ses murets de pierre sèche qui, les jours de sirocco – quand la mer jette son écume le longs des rochers découpés et vient lécher les croûtes de sel dans les replis caché -, retiennent la terre rassemblée autour des vieux ceps, compagnons d’innombrables générations depuis le berceau jusqu’à la tombe. Elle a besoin de l’autre pour poursuivre à jamais son voyage… Le Pošip Opera ne voit le jour que pour les meilleures années, pour ensuite poursuivre son voyage avec l’île. Ce périple est saturé d’arôme et d’effluves de petits fruits, qui grâce aux vents dispersent leurs semences et reçoivent la caresse du sel, tandis que la bonace réveille leurs désirs de voyages… »
« C’est parce que sa riche végétation, vue de loin, depuis le large, donnait l’impression que l’île était toute noire, que les anciens Grecs l’ont baptisée Kokyra Melaina. A cette époque déjà, la vigne était une question existentielle, philosophique. Plantée dans des oasis où la terre, baignée par la mer et les soleil fut amassée à grand-peine; portée par une tradition viticole présente sur l’Île de Korčula depuis 2 500 ans, Intrada vous conduira dans des clos qui recèlent des parfums d’origan, de fenouil, de menthe, de marjolaine, comme autant de petits secrets intimes. Il vous dévoilera Korčula – l’Île Noire – , plongée dans le bleu infini du ciel et de la mer, dont les profondeurs recèlent le souvenir des amitiés d’antan, et l’espoir= de rencontres à venir. «
« Les Îles, éparses au large, attendent, comme figées dans le temps, qu’une main féminine leur donne une volte et les sème d’une poignée de blé. Moulues en farine, elles deviendront une fougasse qui, posée sur une pierre brûlante et relevée de quelques gouttes d’huile d’olive, répandra son fumet dans les âtres et les cuisines, dont les antiques vaisseliers révèlent des pêches et des coings séchés, souvenirs parfumés d’un été… Le Pošip sur lie vient de la vigne la plus ancienne et est élevé en fûts de bois jusqu’à sa pleine maturité. Une fois dans le verre, son bouquet évoque les âtres et les cuisines des vieilles maisons en pierre. Arrosé de Pošip, le temps passé entre amis restera à jamais un merveilleux souvenirs. »
« Agrippée aux roches, la femelle de l’oursin – Ježina – se pare pour être belle.
Nous autres insulaires, nous savons que là ou elle s’installe, la mer est limpide,
l’ombre des pins épaisse, la cruche perlée de sueur et le pain tiède.
Là ou elle s’installe, vous réservez aux gens qui, par grappes, tôt le matin,
trempent leurs pieds dans la mer, plaisantent et rient à gorge déployée,
et chantent avec les premières cigales, bercés par la bonace. »
Tandis que nous accédons à la vieille ville de Korčula, nous sommes subjugués par le raffinement de cette cité qui a puisé sa magnificence dans sa période vénitienne : se dévoilent ses palais, ses églises somptueuses et ses rues dallées… C’est aussi une ville surprenante de par son urbanisme intelligente : l’île a en effet été bâtie en forme d’arrêtes d’un poisson, la rue principale faisant office de colonne vertébrale d’où descendent une bonne vingtaine de ruelles disposées en quinconce pour couper les assauts des vents.
Luka nous invite à la table d’un de ses amis à partager un excellent repas et de belles bouteilles, l’occasion de découvrir ses vins. Nous passons un temps riche d’échanges et de réflexions partagées, parfois même philosophiques en évoquant Socrate ! Pour Luka, la marge entre l’artistique et le ridicule est très faible. Être soi-même et avoir sa propre identité dans le vin est fondamental. Selon lui, en tant qu’îlien, tous ses vins ont le goût du sel de celle-ci. Son Pošip Intrada, sa madeleine de Proust, reflète son enfance, avec toutes les herbes aromatiques qui l’entouraient chez sa grand-mère. Son millésime 2016 de Pošip sur lie se révèle être une merveille… produit qu’il ne réalise que les meilleures années !
Nous quittons Korčula pour découvrir une de ses parcelles. Il s’agit de celle de Zagrav, vigne de l’extrême, qu’il affectionne particulièrement, Toute en terrasses étroites plongeant dans le bleu intense de l’Adriatique, elle existe depuis bien longtemps, en atteste les pierres grises des murs. Elle vit sa renaissance après la période de phylloxéra. Sur les flancs de collines à proximité, Luka nous montre d’autres parcelles d’anciennes vignes, abandonnées depuis la Seconde Guerre mondiale et aujourd’hui occupées par toutes sortes d’arbres. Il souhaite engager une revitalisation de ces anciennes vignes. A cet effet, il voudrait dans un premier temps revaloriser la vente du vin et le prix du raisin au kilo pour ensuite développer de nouvelles parcelles, d’autant que les conditions naturelles pour la vigne sont idéales… Alors qu’en 1930, la production insulaire culminait à 10,5 millions de litres sur 1000 hectares, aujourd’hui, elle ne représente que 1,2 millions de litres sur 6 hectares de vignobles entretenus.
Nous reprenons la direction de notre point de départ en passant par Čara et en traversant toutes les parcelles de Pošip, dont les siennes… et contre toute attente, nous finissons notre circuit sur un terrain bordé d’oliviers au détour desquels nous découvrons… un vrai terrain de pétanque en terre battue parfaitement entretenu ! Bien sûr une partie s’engage après avoir été initiés à quelques subtilités de jeu typiquement croates…
A la fin de cette journée, Luka nous confie : « je me souviendrai de ce jour »… nous aussi !
Textes : Laurence Crinquant
Photographies : Claude Cruells

